Nous sommes dans la semaine du 22 Février 1976, notre mère Alice a mis au monde une petite fille prénommée Annie qui sera le troisième enfant de leur union. Tu as 4 ans et tu es mon petit frère. Mince, un peu lunatique à l’occasion, tu t’amuses avec un rien et tu te plais à me suivre. De mon côté tout au haut de mes 8 ans je suis dans une période de ma vie où je suis jalouse et t’en veux de toute cette place que tu as prise. Je passe mon temps à te compliquer la vie et à te faire pleurer en douce, je suis probablement la pire grande sœur qu’il est possible d’avoir à ce moment-là !
Pendant la période d’hospitalisation de notre mère c’est nos grands-parents maternels qui veillent sur nous. Le temps est bien long, le froid dehors est insoutenable ne nous permettant pas d’aller jouer à l’extérieur. On passe un temps fou à faire des jeux de cartes avec notre grand-mère mais tu ne comprends pas tout et tu m’exaspères encore ! Grand-père Lorenzo est un homme bien, il perçoit notre ennui et nous installe au sous-sol une balançoire et une corde pour faire du Tarzan. C’est génial ! Pendant qu’il descend nous pouvons l’accompagner et s’amuser chacun à notre jeu. Tu aimes bien ce bout de corde et tu essaies de monter, grimper et l’escalader. Je te regarde faire subtilement, pendant que grand-père hache son tabac à pipe. Je sens l’odeur du tabac frais, la radio joue des airs gais, je suis bien dans ce sous-sol improvisé au jeu. Je me balance de plus en plus vite imaginant être la reine d’un château et détenir les plus belles robes de la terre. Le monde est parfait à ce moment-là et la vie coule doucement comme j’aime.
Puis, je lève les yeux…..une fraction de seconde passe….je rebaisse mon regard et le remonte à nouveau. Tu es là accroché par le cou avec ce lien et tu te débats…tes yeux sortent de ton visage et j’y vois la peur et la douleur, la couleur de ta peau est légèrement bleutée, tu n’arrives pas à parler, à crier. Je saute de la balançoire et voyant tes petites mains délicates qui essaient de dénouer la corde pour respirer. Je t’accroche par les jambes et te remonte….je vois bien que tu n’y arrives pas que tu es de plus en plus mou ! Des larmes coulent sur mes joues, je veux crier mais rien ne sort, j’ai peur, j’ai froid tout à coup. Je respire pour deux, si fort et si vite, j’essaie de frapper avec mes pieds un couvercle de poubelle en fer mais je n’y arrive pas puis d’un souffle je crie : grand-papa au secours grand-papa !!! Mais grand-père est un peu sourd et la radio est forte il n’entend pas. Je sais que je ne peux pas lâcher, je sais que je ne dois pas abdiquer. Je te retiens et sens la douleur de mes efforts, je crie à nouveau si fort : LORENZO ! Je ne l’ai jamais nommé par son prénom mais ma grand-mère le fait et il réagit toujours….il finit par m’entendre…
Son regard se glace en voyant cette scène il me crie : tiens-le ! Tiens-le encore Véronique il faut le tenir plus haut !….je chuchote que je n’en peux plus…il m’ordonne très durement de continuer de tenir, il cherche un couteau pour couper la corde….
Tu ne bouges plus ! Tu es lourd, je prie intérieurement ce Dieu dont il me parle pour que tu t’en sortes. J’ai si peur de te perdre, si peur…je lui demande de me pardonner tout ce mal d’enfant que j’ai pu te faire, Je le supplie de te laisser sur la terre et je force et force pour te soutenir. Je lui promets de prendre soin de toi, d’essayer de t’aimer davantage…je prends tous les mots possibles pour qu’il comprenne que je suis sérieuse que je n’en peux plus.
Il coupe ce lien d’un trait, tu tombes avec moi ! Il te prend et me hurle après: Monte et tout de suite va dire à grand-mère vite….je monte en sanglots, je tremble….Grand mère crie d’horreur en te voyant et te prend ! Elle dénoue la corde de ton petit cou, tu respires péniblement. Elle demande de la glace à mon grand père, elle te caresse et pleure.
Elle prie, je vois ses lèvres qui remuent et je connais bien ses prières. Notre grand-père te regarde, je suis assise au bout du sofa et je ne sais pas quoi faire. Tu ouvres les yeux et tu te mets à pleurer, je sanglote si fort à ce moment même, je remercie Dieu de sa grande bonté, je vois grand-père qui fait semblant de regarder à l’extérieur et qui pleure. Il dit si Alice avait perdu son fils à la naissance de sa fille oh mon Dieu Oliva….oh mon Dieu….par ma faute !
Doucement, je me rapproche de grand-maman et toi, je me colle contre elle sur son tablier blanc et j’emmêle mes bras à tes jambes pour te sentir plus près, pour te toucher. Et le lien se noue à nouveau…. il se noue entre nous, ton regard plonge dans le mien et ce lien invisible se fait pour ne plus jamais se dénouer. C’est là, à ce moment précis que j’ai compris que je devrais te protéger et t’aimer voilà ce que devait être mon rôle de grande sœur. Le jour où tu as respiré de nouveau, la jalousie et la haine se sont envolées et jamais plus je ne les ai ressenties.
Le soir, couché sur le divan-lit de nos grands-parents j’ai attendu que tu dormes et qu’ils soient tous couchés. Doucement, j’ai glissé mes doigts sur la marque bleue de ton cou laissée par le lien et j’ai sangloté en embrassant mes doigts que je remettais sans arrêt sur cette marque tout en prenant bien soin de ne pas t’éveiller.
Le lendemain ma grand-mère me demanda de ne pas parler de cet événement à maman pour ne pas l’inquiéter…jamais je ne lui ai dit à quel point ce lien avait été révélateur et avait changé ma vie !